Un chantier pharaonique dans une vallée reculée

Difficile d'imaginer, en longeant aujourd'hui les berges tranquilles du lac, qu'il a fallu près de six ans de travaux et l'installation d'un véritable village ouvrier pour ériger le barrage de Sarrans. Construit entre 1929 et 1934 par la Compagnie du Midi, avant que le secteur électrique ne soit nationalisé en 1946, l'édifice culmine à plus de cent mètres de hauteur et barre la Truyère à la frontière entre l'Aveyron et le Cantal, sur la commune de Sarrans. À l'époque, c'était l'un des plus grands barrages voûte d'Europe, et le chantier a mobilisé jusqu'à deux mille ouvriers, venus parfois de très loin, logés sur place dans des baraquements dont on retrouve encore quelques traces si l'on sait où chercher du côté du hameau de Broussy.

Le lac : une rivière noyée sous cent mètres d'eau

Ce qui frappe quand on découvre le lac pour la première fois, c'est son tracé : pas une grande étendue ronde comme on l'imagine souvent, mais un long ruban sinueux qui épouse les anciennes gorges de la Truyère et de la Bromme sur près de trente-cinq kilomètres. En le regardant depuis un des nombreux belvédères qui dominent la vallée, on devine sous la surface le fantôme de la rivière d'avant, avec ses méandres encaissés entre des parois qui grimpent parfois à plus de trois cents mètres. Le vieux pont de Tréboul, submergé lors de la mise en eau, refait surface les années où le niveau baisse fortement, un rappel assez saisissant que ce paysage n'a rien de naturel malgré son allure sauvage.

Faire une croisière sur le lac : la meilleure façon de comprendre les gorges

Depuis la terre ferme, on ne perçoit qu'une fraction du spectacle. C'est en embarquant depuis le port de Lanau, sur la commune de Brommat, qu'on prend vraiment la mesure des gorges : les falaises se resserrent, la végétation s'accroche aux pentes les plus improbables, et le silence n'est troublé que par le moteur du bateau et quelques cris de rapaces au-dessus des crêtes. Les croisières commentées, qui fonctionnent en général de la mi-avril à septembre selon la météo et le niveau du lac, durent une heure et demie à deux heures et permettent de remonter jusqu'au pied du barrage lui-même, un point de vue qu'on n'a sinon aucun moyen d'atteindre par la route. Un conseil de local : réservez plutôt une sortie en fin de matinée ou en fin d'après-midi, la lumière rasante sur les parois rocheuses change complètement l'ambiance par rapport aux croisières de plein midi, et la chaleur y est nettement plus supportable en plein été.

Ce qu'on regarde depuis le pont

Le commentaire à bord évoque en général la faune (chevreuils et parfois cerfs qu'on aperçoit venir boire au petit matin), les vestiges du chantier du barrage, et les anciens hameaux dont on ne voit plus que quelques murets émerger de l'eau selon les saisons. Gardez un œil sur les rives escarpées côté Cantal, c'est souvent là que se postent les meilleurs guetteurs de rapaces.

La pêche : un des meilleurs coins carnassiers du sud du Massif central

Sarrans a une réputation qui dépasse largement l'Aveyron chez les pêcheurs de carnassiers. Le lac est réputé pour ses brochets, parfois de belle taille, et pour ses sandres qui se pêchent surtout au leurre depuis une barque, en particulier aux abords des zones où la Truyère et la Bromme se rejoignaient avant la submersion : les variations de profondeur y créent des postes redoutables. On y trouve aussi des perches en bancs assez actifs au printemps et une population de carpes qui attire de plus en plus de pêcheurs venus poser leur bivouac pour deux ou trois nuits sur les berges les plus accessibles.

Pour pêcher légalement, il faut évidemment une carte de pêche valable pour le département, en vente dans les points de vente agréés des environs (Mur-de-Barrez, Pierrefort côté Cantal, ou directement en ligne). La réglementation distingue les zones classées en première et deuxième catégorie piscicole selon les secteurs du lac et des rivières qui l'alimentent, donc mieux vaut vérifier les arrêtés en vigueur avant de partir, notamment pour les périodes de fermeture du brochet. Astuce peu connue : les mises à l'eau pour barques et petites embarquations à moteur électrique sont plus faciles côté Cantal, à Mallet ou du côté du barrage de la Barthe un peu plus en amont, alors que côté aveyronnais l'accès est souvent plus escarpé et demande de bonnes chaussures.

Le barrage vu du dessus : les points de vue à ne pas rater

Si vous n'avez pas le temps pour une croisière, plusieurs points de vue routiers valent largement le détour. Le belvédère aménagé juste au-dessus du barrage permet d'observer l'ouvrage dans toute sa hauteur, avec la sensation vertigineuse de voir cent mètres de vide sous les pieds. Un peu plus loin, en direction de Cantoin, la route qui longe la crête offre des vues plongeantes sur les méandres du lac qui changent complètement d'aspect selon l'heure et la saison. En automne, quand les feuillus des pentes virent au roux au milieu des résineux plus sombres, c'est sans doute le moment le plus photogénique pour qui aime la lumière basse et les contrastes.

Quand venir et comment organiser sa visite

Le niveau du lac varie sensiblement selon la gestion hydroélectrique d'EDF : il est généralement au plus haut en fin de printemps et en été, et peut baisser nettement en hiver, ce qui modifie l'aspect des rives d'une visite à l'autre. Pour la pêche comme pour la croisière, la période idéale s'étend de mai à septembre, avec une préférence personnelle pour juin, quand les foules estivales ne sont pas encore là et que la végétation est à son plus vert. Juillet et août restent agréables mais les points de vue les plus connus et le port de Lanau voient passer davantage de monde, notamment les week-ends.

Comptez une bonne demi-journée pour combiner un point de vue sur le barrage, un tour en bateau et une pause pique-nique au bord de l'eau. Les routes d'accès, notamment depuis Mur-de-Barrez ou Pierrefort, sont sinueuses mais bien entretenues ; prévoyez simplement un peu plus de temps de trajet que ne l'indique le GPS, le relief de l'Aubrac et du Carladez ne se traverse jamais en ligne droite. Emportez de bonnes chaussures si vous comptez descendre jusqu'aux berges : les sentiers sont parfois raides et peuvent glisser après la pluie.

Un site à part dans le paysage aveyronnais

Ce qui rend Sarrans attachant, au fond, c'est ce contraste entre l'ampleur du génie civil des années 1930 et la nature qui a repris ses droits tout autour. On vient y chercher le grand air, une partie de pêche sportive ou simplement le plaisir de naviguer entre deux parois de granit, loin de l'agitation des sites les plus fréquentés du département. C'est un des visages les moins connus de l'Aveyron, et sans doute l'un des plus impressionnants.

Informations pratiques

  • Accès : au départ de Mur-de-Barrez (D900 puis routes secondaires) ou de Pierrefort côté Cantal, comptez environ 30 à 40 minutes depuis Saint-Flour ou Rodez selon le point d'entrée
  • Croisières : embarquement au port de Lanau (commune de Brommat), ouvert en général d'avril à septembre selon météo et niveau du lac
  • Pêche : carte de pêche obligatoire, en vente dans les dépôts locaux ou en ligne ; vérifier les périodes de fermeture selon les catégories piscicoles
  • Point de vue barrage : belvédère aménagé accessible en voiture au-dessus de l'ouvrage, gratuit et ouvert toute l'année